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Elevage industriel : qu’est-ce que c’est ?

Zoom sur la notion d’ « élevage industriel »

Anne Vonesch, août 2019

 

Résumé :

L’industrialisation de l’élevage est une réalité accomplie, qui est critiquée et rejetée pour de bonnes raisons. Mais cette réalité est complexe, et le système industriel fait intrusion dans des systèmes qui se voudraient alternatifs. Les limites sont floues. Sortir du système industriel est très exigeant. Cet objectif ne dispense pas de répondre à des situations intermédiaires.

 

« Elevage industriel » est un terme qui est souvent utilisé pour désigner et dénoncer le modèle d’élevage de masse auquel les riverains, citoyens et associations s’opposent. « Elevage industriel » a une connotation très négative. Une réaction viscérale rejette la concentration d’animaux par milliers, qui puent. C’est en général le nombre d’animaux qui frappe : qu’il s’agisse de mille vaches ou de mille poules, cela paraît énorme et inhumain. Intuitivement à juste titre : alors que 1000 poules représentent en équivalent  en UGB[1] de 14 vaches, un groupe naturel de poules[2] comporte  10 à 20 individus. Parmi des citoyens naïfs en matière de zootechnie, le consensus contre l’élevage industriel est, intuitivement, facilement atteint.

Que signifie exactement « élevage industriel » ? Jocelyne Porcher a fourni des clés[3] pour bien comprendre l’industrialisation de l’élevage.  Il est caractérisé par l’organisation industrielle du travail appliquée à l’élevage. L’animal – celui qui produit – est considéré comme une machine. L’animal devenant produit est une matière première, un  « minerai », pour l’industrie de la viande.  Les animaux comme les travailleurs sont assujettis à l’organisation industrielle de la production. L’objectif de la performance économique conduit à rechercher, au niveau de la ferme, la baisse des coûts de revient à tout prix, en augmentant régulièrement la productivité par animal, par kg d’aliment, par m² de surface, par heure (ou minute) de travail. C’est l’objectif de la zootechnie, accompagnée par des savoirs vétérinaires complices, boostée par l’industrie de l’alimentation animale. L’empathie devient taboue, elle a été ridiculisée en tant qu’ « anthropomorphisme », un terme aujourd’hui dépassé mais qui resurgit encore dans certains discours.

Le système industriel est un système mondialisé et déshumanisé. L’industrialisation de l’élevage s’est appuyée sur la course au prix le plus bas, destructrice du tissu social. Les productions animales industrielles sont liées à leurs débouchés, aux grandes centrales d’achat, à l’export. Elles opèrent à une échelle internationale dans un cadre très concurrentiel où de fait, et malgré les théories libérales et le droit de la concurrence, ce sont les distorsions de concurrence qui règnent dans un cynisme ambiant délétère, mais accepté par les pouvoirs politiques. Chaque Etat cherche à protéger ses producteurs pour améliorer sa balance commerciale, à moins de les sacrifier pour des intérêts supérieurs (tels que l’industrie automobile) dans des traités de libre-échange. Ce système économique n’aurait jamais dû être appliqué au vivant.

Mais est-ce que le terme « industriel » est vraiment le terme le plus approprié pour désigner l’ensemble de ce qui nous révulse ? Est-ce que « non-industriel » serait à l’opposé le terme le plus approprié pour désigner l’ensemble de ce qui posséderait les qualités désirables ? Que voulons-nous exprimer et obtenir en utilisant le terme « industriel » pour désigner l’ennemi à combattre ? Est-ce que nous voulons des paysans nombreux ? Des paysages intacts ? Des animaux libérés ? De bons produits, bons pour la santé ?  Croyons-nous que de combattre l’élevage industriel nous apportera tous ces biens ? « Good food good farming » est le slogan de l’alternative. Est-ce que cette devise signifie la même chose pour tout le monde ?

Nous sommes acteurs dans une confrontation de propagande, dans une réalité complexe et pleine de contradictions. Les éleveurs industriels lancent leurs campagnes de communication pour expliquer leur métier et savoir-faire dont ils sont tellement passionnés et fiers. Ils prétendent que les visiteurs lors des portes ouvertes des porcheries industrielles bretonnes en sortiraient convaincus. Il est certain que de nombreux citoyens manquent d’arguments pour se faire une opinion personnelle. Ce n’est pas si étonnant étant donné qu’entre 70 et 95 % (à la louche) des produits carnés et même laitiers (avec quelques nuances) et œufs et ovoproduits sont d’origine industrielle. Factuellement, les consommateurs ont accepté ces produits ; que ce soit en connaissance de cause ou non, est une tout autre question. Il est trop tard pour s’opposer à l’industrialisation de l’élevage ; elle est faite. Même au niveau de la Confédération paysanne ceux qui en pratiquent les méthodes (de loin pas tous) défendent le modèle industriel. Quoi qu’il en soit, il n’y a pas tellement le choix.

Par ailleurs il suffit de demander à des vétérinaires exerçant en milieu rural : ce n’est pas forcément dans les petits élevages que les animaux sont bien soignés. Du professionnalisme, des systèmes de ventilation modernes et une certaine hygiène réduisent la morbidité et la mortalité des animaux, c’est incontestable. C’est une bonne chose que les petites étables au cœur des villages, où les vaches restaient attachées tous les jours de leur vie (c’était le cas par exemple en Alsace), aient disparu.

Une séparation simpliste du monde de l’élevage entre « bons » et « méchants » serait décidément plus commode. L’affaire se complique encore pour différentes raisons.

La première est qu’il existe toute une industrie en amont et en aval de l’élevage. Il serait prétentieux de tout condamner d’office, seulement parce que c’est « industriel ». L’économie d’échelle qui fait baisser les prix n’est pas à condamner systématiquement partout, ni l’automatisation de certaines tâches. Lorsque, pour une fabrication de yaourt à la ferme, le prix du pot dépasse le prix du contenu, il y a des questions à se poser. La création d’emplois est certes d’une haute priorité sociétale. Mais il sera impossible et impayable de faire à la main tous les travaux faits par des machines. Il faut donc trouver le bon compromis ; beaucoup de producteurs bio s’y appliquent.

Ensuite il y a lieu de questionner les démarches qualitatives, le marketing et les démarches RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) au sein de la production industrielle. Vu la prédominance écrasante du modèle industriel il n’est pas possible de le rayer de la carte. L’amélioration des méthodes de production et l’introduction de critères d’ordre éthique sont une option. Qu’est-ce qui est plus réaliste à obtenir : la disparition des filières industrielles qui dominent le monde, ou une certaine sublimation de leurs pratiques ? La réponse divise. Est-ce peut-être qu’il faut tenter les deux, et que les deux approches pourraient être complémentaires ? En théorie, seul  un système industriel profondément  réformé devrait subsister.

Les productions animales industrielles commencent à intégrer des démarches de qualité environnementale et de bien-être animal. Est-ce forcément du green-washing et du welfare-washing, pratiquant du bien-être animal de façade et des publicités plus ou moins trompeuses ? Est-ce que l’introduction de prestations sincères tant au niveau de l’environnement, du bien-être animal et dans le domaine social peut se faire dans une démarche industrielle ? Théoriquement oui, bien sûr. En pratique, les exemples sont rares et imparfaits, si ce n’est franchement boiteux et frauduleux. Mais existe-t-il une alternative aujourd’hui ? Aujourd’hui les grands groupements qui tiennent en main l’agriculture industrielle du pays, développent leurs filières biologiques, et c’est tant mieux. Chaque conversion est bonne à prendre.

Or, la segmentation du marché, souvent mise en avant pour refiler les responsabilités aux consommateurs, est particulièrement problématique, et même diabolique. Elle consiste à faire coexister des filières différentes, entre le premier prix d’une production standard, des pratiques améliorées, et des niveaux ambitieux d’excellence. Le discours de la FNSEA est que tous les systèmes ont leur raison d’être et doivent coexister (traduisez : être subventionnés sans être obligés d’y changer grand-chose) et qu’il ne faut pas les monter les uns contre les autres. A l’opposé, un discours éthique et de bon sens dira que les mauvais systèmes doivent disparaître, et seulement les bons doivent rester, avec une amélioration continue pour tous. Un discours environnemental averti dira que les plus mauvais systèmes doivent disparaître et que globalement le nombre d’animaux doit fortement baisser. MOINS et MIEUX.

L’interpénétration  de l’industriel et du non-industriel (ou moins-industriel) finit par brouiller les frontières. Que penser des volailles de Loué élevées dans des fermes très différentes du modèle industriel classique mais livrées dans un abattoir industriel ? Quel est le nombre de poules pondeuses qui fait qu’un élevage est considéré comme industriel : 1 000, 5 000, 10 000, 20 000 ? Lorsque 4 éleveurs bio s’associent pour engraisser ensemble 2 000 cochons, est-ce du bio industriel ? Est-ce condamnable ou est-ce une formidable opportunité ? Si 180 vaches laitières appartenant à plusieurs associés pâturent aux alentours de leur ferme : est-ce industriel ? Que le lait soit livré à une laiterie industrielle ou transformé à la ferme ne change strictement rien au mode de production, ce qui compte est que la rémunération permette de bien travailler. Or rien n’interdit à une laiterie industrielle de payer un prix décent pour le lait – ce serait même la chose normale à faire. La majorité des producteurs laitiers vendent leurs veaux mâles dans la filière industrielle d’engraissement concentrationnaire ; ils sont donc presque tous compromis par l’industrie dans ce qu’elle a d’odieux. L’agriculture biologique est incapable d’engraisser les veaux mâles qu’elle fait naître. L’intrusion industrielle dans tout l’élevage bovin se manifeste aussi par son diktat en termes de carcasses homogènes. L’adepte du pastoralisme vend ses brebis de réforme au marchand de bestiaux en risquant qu’elles partent dans les convois de l’exportation cruelle d’animaux vivants. Si un petit producteur gave 50 canards ou élève 50 lapines dans des cages de type industriel pour de la vente directe: s’agit-il d’une production qui doit bénéficier d’une aura « fermière » et de « petit paysan » vertueux ? Une castration à vif est tout aussi douloureuse en mode fermier qu’en mode industriel. Enlever un veau à sa mère est tout aussi triste qu’il y ait 50 ou 500 vaches dans l’étable. Tout poussin produit par un couvoir n’aura jamais vu sa mère et ne sera jamais guidé dans l’apprentissage de la vie par un animal adulte de son espèce, même s’il est bio ou labellisé ou vendu dans la basse-cour d’un particulier.

Donc, si on veut aller jusqu’au bout d’une logique qui prendrait parti pour la sensibilité et la dignité du vivant sensible et pour la pleine maîtrise de l’éleveur sur les vies individuelles qu’il laisse naître, jusqu’à leur mort, tout en respectant les limites planétaires, cela mène très loin. C’est une remise en question radicale, mais qui reste différente de la remise en question végane dans la mesure où elle accepte la réalité de la chaîne alimentaire naturelle.  L’utopie n’est pas impossible. Mais malheureusement, qu’on veuille bien parler de transition ou plutôt de rupture, la réalité n’est pas effaçable. Les marchés, les prix, la brutalité des balances commerciales, sont ce qu’ils sont. Est-ce dès lors pertinent de tirer à boulets rouges sur du bio dit industriel ou sur une installation de poules ‘plein air’ (encore faut-il que le plein air soit sincère) en zone d’excédents d’azote ? Il serait utile d’hiérarchiser les combats. Et de s’impliquer davantage pour mettre les débouchés, les prix et la consommation en adéquation avec la réponse choisie. La réponse végane a l’avantage d’être simple, mais la réalité n’est pas simple. Par contre, plaider pour le maintien de l’élevage tout en répondant au défi éthique dans son immensité, demande à entrer dans la complexité des réalités. Transition ou rupture, l’une et l’autre doivent être couplées à l’indispensable baisse du nombre d’animaux d’élevage. La planète est à bout, l’heure n’est plus aux économies d’échelle.

 

[1] UGB = Unité de Gros Bétail

[2] Il s’agit de la poule Bankiva, l’ancêtre sauvage de la poule domestique, vivant dans les forêts d’Asie.

[3] Cochons d’or. L’industrie porcine en question. Editions Quae, 2010